VIII - La Muse vénale
O muse de mon coeur, amante des palais,
Auras-tu, quand Janvier lachera ses Borées,
Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées,
un tison pour chauffer tes deux pieds violetsi
Ranimeras-tu donc tes épaules marbrées
Aux nocturnes rayons qui percent les voletsi
Sentant ta bourse à sec autant que ton palais
Récolteras-tu l'or des voûtes azuréesi
II te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir,
Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois guère,
Ou, saltimbanque à jeun, étaler tes appas
Et ton rire trempé de pleurs qu'on ne voit pas,
Pour faire épanouir la rate du vulgaire.
Charles Baudelaire (1821-1867)
(Les fleurs du mal)